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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 12:14

Il y a eu une photo. Je le sais je l’ai vue en son temps.

Une grappe, rangée par tailles, en noir avec des morceaux blancs.

Il faut dire que c’était rare, tous les enfants réunis et sur leur trente et un. Sauf la plus grande qui était encore un mystère ou une rumeur. Réduite à son prénom, prononcé avec précaution pour, en détachant bien les syllabes, en lui conférant l’article de proximité, réserver à elle seule et non aux autres prénommées idem la saveur du fiel.

C’est pratique, un fruit tombé du panier, on peut sous-entendre tous les tabous sans défriser les interdits. Et à coup sûr en rentrant le soir, rouflaquettes et petits plaisirs acides dans l’immense poste de télévision en couleurs déchirées, avec déjà, l’âge trop tôt de raison qui dit de ne plus y penser.

En plus, ça sentait le printemps dans la 403. Peu après, les Valéry, chanteur et président s’inviteraient dans le silence. C’est vers cette période qu’on a vraiment commencé à voir du Coca coller partout; nous, non, on buvait du kéfir.

Il y a eu une photo. Je le sais : je l’ai vue en son temps.

À moins que non, peut-être. C’était peut-être au premier.

Presque dix ans avant. Là, c’est sûr, en noir et blanc. Avant mai soixante-huit ! Bien avant.

Dans l’un ou l’autre cas, il y a eu une photo. Je crois même dans les deux. Il n’y a jamais de photo avec dix des onze enfants sauf là. 

C’est la photo disparue, la photo dinosaure. 

La photo prise à la fin de l’enterrement. Il faut savoir profiter de l'instant.

Celui de la mère ou celui du père ? Les deux à quelques années de distance sont passés au temps des premières fêlures. Les fleurs sont une variation des fêlures de la vie : que le cœur s’écorne, elles s’offrent. Mariages, baptêmes, enterrements et excuses. Cœur fléché, cœur brodé, cœur reprisé. 

Il y a une photo, au moins au premier.

Va savoir. Je me souviens de la masse blanche de l’église sur la masse indistincte des gens, des voitures, du monument aux morts. Je ne pouvais pas bien voir : dans l’église, je n’ai pas dépassé le cercueil si long si brun si bateau. Il voguait vers où ? Sur son palanquin, il était trop haut. Le second, je me souviens du départ, un peu. La suite n’était que pareille.

Le premier m’a déçu. Aux nouvelles du soir, la télé en flaques noires et blanches qui parle de toutes les morts importantes n’a rien dit pour ma mère, alors que je me souviens très bien, on ne m’avait encore rien dit, mais j’aimais lire le journal et c’est là que je l’ai lu, su, vu. Aux Nouvelles de huit heures, ils n’en avaient que pour des protestants qui hurlaient dans la rue. Je me disais qu’ils n’avaient qu’à arrêter de protester et devenir catholiques, parce que tous les grands étaient catholiques et ils aimaient le Général, et on était plus tranquille, parce que le silence revenait, alors ? 

Il y a eu une photo, mais où est-elle ?

Le deuxième, on ne me fait pas le coup deux fois. Je n’ai même pas partagé ma peine avec moi.

J’ai regardé comment on regarde celui qui maintenant c’est pas dieu possible est orphelin à son âge. Ce n’est pas du regard confortable que ces yeux-là, car le sous-titre est clairement dit : mais qu’est-ce qu’on va faire de lui, il est coléreux, mais coléreux.

Je suis certain qu’il y a eu une autre photo. Mais ça ne m'enrage pas. Là n'est ni la question ni la réponse.

Comme quarante ans après, à l’enterrement de la plus jeune des enfants. Même si cette fois, les plus éloignés, les plus malades, n’ont pas pu venir, c’était la première presque photo complète depuis.

Mais celle-là, ce ne sera jamais pareil. 

Il y a eu une photo, et il fallait en profiter : pour une fois qu’on tenait la smala et qu’ils étaient bien propres.

Je le sais. Je l’ai vue en son temps.

Une grappe, rangée par tailles, en noir avec de l’absence en blanc.

 

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rédigé par le babel
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emmanuelle grangé 06/03/2015 10:16

voilà, c'est ça, ton écriture large au-delà des bobos personnels, c'est ça que je tente de te dire à chacune de tes interventions poétiques en direct du temps

l e b A b e l 06/03/2015 10:47

La poésie est souvent un tri, forcément sélectif, dans les mots ordinaires, pour recycler le personnel en collectif. Tu me passe ton "je", je le recycle en ce qui te sera un "tu". Ensuite, il faut mijoter, épicer, assaisonner. Transformer le lait moisi en fromage.

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