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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 15:34

 

Cette lettre est une archive vivante. Celle qui m'a rendu la parole. Aucun blogue n'est possible sans elle...

 

 

Je ne m'adresse pas à ceux-là des humains qui, oubliant leurs paradis et les routes qui y mènent, entendent le bruissement d'une plainte, embrassent la bouche de cette source, l'écoutent et la consolent.

Je ne m'adresse pas à ceux-là qui ont découpé au canif dans le bois de leurs meubles de famille un espace pour y loger une vie de plus, jour après jour, confiant à la cire et à la patine le soin de parfumer les noms gravés à vif dans les mémoires, confiant dans le pain pour s'il se détaille en une part de plus.

Ceux-là savent dans mon silence ma présence.

Non, je m'adresse à vous.

Vous.

Pas ces cœurs saignant mon sang, et déchirant mon présent pour m’offrir le futur en cadeau : la douleur va de soi, avec l'amour et la vie partagés.

Non, mais « vous », vous qui en rajoutez encore et encore……Vous !

Vous, parfumés aux bons sentiments dans le calme douceâtre des bureaux, là où les capitons étouffent mieux qu'un coin de couverture roulé dans la bouche, pour ne laisser à personne l'honneur d'entendre crier,

Vous, signataires dévots de la normalité dont l'encre asperge vos assignés, ceux qui n'ont même plus le droit de refuser l'humiliation de cette charité si bien ordonnée à vos goûts, Manneken dérisoires !

Vous, qui avez assez de cœur pour ne rien connaître de l'arrière-goût tenace accroché à votre manière de donner, jusqu'à en soulever ce qui reste de cœur chez « l'autre ».

Vous, qui ne savez donner que le surplus de votre nécessaire, famille de je ne sais quel accueil, frère de je ne sais quelle fraternité, militant des causes qui ne méritaient pas un tel poids en plus.

Vous, logés dans des façades aseptisées, où aucun hiver ne vient gercer les lèvres des fenêtres d'un sourire entrebâillé, ni aucun printemps ne peut percer l'abcès de vos stores d'une plaie de roses, de feuillages, de senteur, ni aucune saison déroger à la loi du crépi mort, écaillé de vitres animées aux heures d'ouverture seulement.

Vous, les familiers des étranges, de façon commune, aux gestes simples car automatiques, dispensateurs d'attelles pour mettre les boiteux en boîtes, boucler les dossiers en y froissant les nuances, aligner les chaises pour le vin d'honneur, et cadencer les pas de danse au rythme de l'immobilité. 

Vous, qui ignorez que ceux qui n'ont rien gardent l'usage de ce rien, n'en déplaise à votre épanchement totalitaire, et que le rien privé réjouit plus que votre bien public.

Ô Vous, berges du cinquième monde, celui dont nul ne parle, terra incognita plus que les tiers-mondes, rempart de la moisissure sur les ors familiaux rongeant le sommeil du juste plus que les rumeurs d'un quart-monde voisin. Ce quinte-monde, fait de bâtards, de sans-nom, de trop nés ou nés trop tard, bosquets des bungalows aux normes administratives.

Ô Vous, collecteurs des couleurs de la rue, qui visez les uns, permettant aux autres le séjour. Signataires ou demandeurs, vous êtes de la même eau. L'eau de vie enivre, mais, vous, basses-eaux de la mort ?

Ô Vous, Vous, préposés à la charité, par dévotion, dévouement ou par hasard, dont le bureau donne sur les rations vestimentaires, et ne pardonne jamais le coup de folie, le coup de portefeuille pour se dire qu'on existe...

Des années et des années durant, votre pitié et moi avons joué au chat et à la souris, à savoir qui tirerait de l'autre le plus de profits, de promotions, de primes, et de satisfecit : les assistants ou les assistés ? Sombre combat dans le silence des journaux, quelle honte n'est-ce pas, mais la honte s'éteint avec la lumière du dortoir, et s'évanouit dans le glissement sourd des gonds, une fois refermée la porte du Foyer,

Vous, fonctionnaire de l'affection filiale…

Vous avez fait des magasins et des vitrines des forteresses à jamais imprenables pour les enfants soumis à la vêture administrative ; quel plus bel uniforme que celui de la pauvreté, une fois ses gueux revêtus des mêmes fins de stocks ?

Vous faites du demi-tour surpris ouvrant à la course vers les bras familiers une formalité autorisée ; forçant les anses des porcelaines, vous brisez le sourire des faïences, et à l'encre rouge, notez le baiser impossible

Vous avez traduit l'amour familial en articles de droit et en formulaires, avant de brûler l'original, et grâce à votre passion, des générations portent des noms vides de vie, ne sont pas vraiment d'une lignée plus que d'une autre : algues chahutées au gré des marées.

Vous administrez la vie comme une poudre sèche sortie d'un crématorium aseptisé, sur le deuil des enfants, vous marquez la mention « abandonné », les donnez à ce Monsieur Bandon, à qui les veut, et vous vous étonnez ensuite que devenus grands, ils ne soient que des bandes se donnant à qui les veut aimer !

Mais…

Mais,

 ce ne peut, ce ne doit pas suffire.

Votre cœur si haut déborde. Et vous aimez qu'on vous félicite d'avoir bétonné le terreau où dodelinaient les jeunes pousses.

Vous avez tant de bonnes intentions à vomir. Passons quelques pages, et allons là où on s'occupe de nos angoisses. Quand les enfants échardés entre les escaliers et les cercueils sont devenus de bois, alignés entre les aléas et les alinéas.

Vous trouvez insupportable le sort des angoissés. Que savez-vous du bonheur des angoissés ? N'êtes-vous pas un peu fou, vous-mêmes, pour oser ne pas y croire ? N'entendez-vous pas, dans l'escalier, l'écho du cri d'Antonin Artaud ? N'avez-vous pas lu sa lettre au législateur de la loi sur les stupéfiants ? N'avez-vous jamais eu envie qu'on vous laisse lécher vous-mêmes vos abcès ? Grâce à votre manie de cimenter les jours d'autrui au mortier de votre banalité, il n'y a plus de quotidien qui ne soit lézardé à la façon des graffitis des asiles, des prisons et des morgues. L'odeur du linge propre, le désordre vert des arbres au printemps, la rengaine des radios, le parfum du café au lait, le glissement des cartes sur le tapis portent en leur face cachée votre dédicace, l'épitaphe du présent ravagé, faute de souvenirs qui se puisse nommer.

- « Eh quoi faut-il ne rien faire ? »

 

Faire, toujours faire : vous ne savez que faire, alors vous faites… 

C'est tout à fait Vous, cette manie de réduire le cœur en compote d'actions moites. « Faire et défaire, c'est toujours travailler » ? Ainsi, vos travaux sont des défaites.

Que peut-il vous importer des peines que vous ourlez, là où d'autres voudraient les hurler ? Les asiles ont des murs : pourquoi les peindre à vos goûts ? Le rideau des peupliers sous la pluie, au bord du fleuve, enferme déjà largement l'horizon. En tout cas, ce dernier n'a pas la prétention de dorer la cage. Ignorez-vous donc que l'asile est un droit que chacun peut s'accorder ? Tout comme dormir au fond de soi les bras croisés sans camisole.

Croyez-vous les « assistés » dupes de vos courses à l'honneur, à la sainteté, à la respectabilité ?

Voici des humanités en sang et en cris, des draps de lits couverts de sueur où s'allongent vos frustrations onanistes.

Vous, bureaucrates qui d'un paraphe brisez une lignée, placez un enfant, créant à jamais une île où un Robinson ne sera plus jamais Crusoé, mais ne cessera jamais de devoir l'être encore.

Voici des plaies vivantes. Regardez-les. Ouvrez les yeux : voyez dans ces plaies votre image fidèle. Regardez ce miroir qui ne vous mentira jamais. Il est vous par l'alchimie de la mort qui nous unit tous en un bouillonnement sans fin. Sur ces plaies, vous bourdonnez, Dames Patronnesses, de gauche et de droite, vous bourdonnez.

Dans ces lèvres refermées, vos pontes portent fruit, sombres paroles luisantes. Les vers et la mort que vous avez fuis en vous jetant vers la mort de l'autre grouillent. Mais ils ne vous ont pas quittés. Même la grande solidarité des hommes ne vous exorcisera jamais.

 

Ô vous, fuyez ailleurs. Ou ne fuyez plus. Regardez le monde en face : sa folie est votre mort. Essayez d'en sortir ! S'il vous reste un peu de temps, gardez-le pour vous.

Ne le partagez pas, ce temps précieux que vous comptez en le donnant, en l'administrant. Ayez le courage de votre égoïsme. Laissez passer les noyés. Et ceux qui se noient. Ne vous jetez pas à l'eau. Vos maillots sont ridicules. Vous ne savez pas nager dans l'entre-deux eaux de la détresse. Vous ne savez pas qui vous cherchez quand vous plongez là où un autre ludionne. À chacun son métier, n'est-ce pas ?

Il n'est pas de métier d'aimer, et vous êtes assignés à cacher les jeunes échecs, les enfances luxées sous le pari d'un dossier complet et exemplaire. Grâce aux cachets qui closent vos journées, tout un peuple porte le lourd tabou des fécondités que notre petite société proprette ne peut avouer, et vieillit en tendant vers l'avenir des bras en mal de passé.

Imaginez un instant ce que signifie de n'avoir totalement aucune identité, et de constater que de braves gens ont souri, satisfaits d'accoster enfin sur ces rivages ravagés.

Au plaisir de ne jamais vous revoir, au plaisir de vous oublier. Qui sait : le rêve, jamais n'est amputé.

Au plaisir, car nul ne vous en veut d'être un minuscule boulon de la machine à mal-vivre…

 

Au plaisir surtout de ne jamais m'asseoir à votre place, en votre fauteuil, devant des cas répertoriés.

 

 

 

 

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rédigé par lebabel.over-blog.com - dans archives
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commentaires

SOAMI 12/12/2010 19:49



bouleversant...merci!



le babel 23/12/2010 01:59



te voilà donc roulé en boule aussi dans un coin du ring, touché par un coup du sort, un uppercut, une manchette comme seule la vie sait en donner au coin
d'une rue, par surprise ? Rassure-toi : souffrir, c'est vivre encore. Patience, la souffrance n'aura pas le dernier mot. Parce que nous sommes des humains.



emmanuelle grangé 12/12/2010 13:30



ta lettre crève les yeux de larmes



le babel 12/12/2010 14:38



Alors ferme-les, ouvre la bouche, et par Munch et Nolde : crie-le. Tu peux le lire, c'est si simple de ne pas être un Provocationaliseur™ sur France
Inter



hervé pizon 12/12/2010 11:41



épistolaire pistolero



lebabel.over-blog.com 12/12/2010 12:33



Merci beaucoup, vous laissez trace, même fugace. je ne sais toujours pas pourquoi mes messages engagent le silence...



Seb (Skarod sur Myspace) 11/12/2010 11:55



Oui...



lebabel.over-blog.com 12/12/2010 14:40



merci



Rémi 10/12/2010 18:41


Bravo, j'applaudi à tout rompre à ce manifeste!

amicalement


le babel 12/12/2010 14:41



je sais à t'avoir lu qu'à force de vouloir te mettre du plomb dans la cervelle, on t'en a mis dans l'aile… 



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