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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 21:28

Le montage des vidéos, c'est utile et c'est facile. Sans elles, souvent, on oublierait le visage et l'on oublierait ta voix. Je sais que j'en abuse, depuis que tu as rejoint la cohorte des allongés. Je sais très bien que les images ne font pas revivre. C'est juste une série de bons moments passés, jusqu’au moment où j’appuie sur « stop ». Alors, je me lève. Je m'accroupis devant l'écran. Non, je ne fais pas ma prière. J'enfonce le bouton qui coupe l'écran. Et là, vient le moment présent. L'écran se fait vert, et toi tu y es là avec ta nouvelle peau, fulgurante et passagère.

Les voisins de la maison de campagne parlent de chez nous comme de la maison suicidée. Redire un drame leur passe le temps, mais aucun n'osera l'acheter, par peur de la fin que tu y as posée. Pourtant, quand la maison sera vendue, rien ne restera plus. Personne ne le dira, mais beaucoup penseront à quoi bon toutes ces histoires, du moment que ça rapporte ? Avec le temps on en parlera plus. On jurera qu'on ne sait pas trop, faut laisser faire, et c'est très bien, faut laisser les souvenirs éteints, et personne ne forcera les roses du jardin à fleurir un premier novembre. Le temps d'un réalisme, et sans transition, tu passeras du voisinage au silence.

Sur les vidéos, c’est sûr : ton visage est beau, tes formes sont pleines. Il ne manque que ton odeur. Je reste là, des samedis soirs après le travail. Et les autres disent que je chine dans le morbide, que je ne sais pas faire mon deuil, que je culpabilise parce que personne ne se suicide seul, que ton suicide est un peu de ma mort. Les autres ensuite se taisent, sans grommeler. Ils passent du trop dit au pas assez, sans savoir demeurer présents, amicaux dans la nuance. Pourquoi ce futur quand je vais déjà bien, mais par une petite fin de chemin, où tu es là, dans le fallotement d'un départ ? Avec le temps, ils espéraient que j'irais bien.

Au boulot les collègues ne comprennent pas, il m'ont couvé les premiers temps, ont tenté de me priver de mon écran. Puis ont décidé que j'y trouvais mon compte. Eux qui n'ont jamais su ce que je regardais, comment savent-ils ce que je trouve ? Ils allument leurs yeux le matin, les ferment le soir sans rien voir du moment crucial où dans la pénombre, après avoir fermé sa paupière dans un grésillement sec, après s'être réduit à une ligne brève, cet écran nous fixe de son regard vert, et offre le peu de son présent. Eux ne regardent rien. Aussitôt aperçu, ils ont coupé, et avant que l'oeil ne soit ouvert, ils sont debout devant le frigidaire ou rivés aux messages en attente sur ce téléphone qui leur sert de moniteur cardiaque. Ils ne vivent pas, ils zappent les yeux fermés. Et de temps en temps, inquiets du temps passé à rester sur la même plage, te demandent si tu vas bien. Et tu réponds "Qu'avec le temps, va, tout va bien"…

'Le" Paul est venu avec sa conscience à réparer. Il avait mal à sa vertu. Et il devait m'aider. Je le laisse faire pour m'acheter — on ne sait jamais — une indulgence pour le Grand Soir, aux frais de sa propre vertu. Je ne sais comment, mais il a fait le double de mes clefs. Il a recopié ma vidéo de toi. Il ajouté des transitions dans mes passages noirs, des mouvements préfabriqués, qui font d'une prise ratée un manifeste psychédélique. Dans les sons à demi recouverts de chuintements, de micros heurtés, il a traqué les effets d'échos, et rajouté tes chansons préférées, enfin juste les refrains quand on n’entendait pas grand-chose. Je me fiche pourtant de ce qu'il a fait. Tout ça, c'est toi avant. Moi, je vis maintenant. Avec le temps, je n'aime plus vraiment cet amour que tu étais. Je ne pose pas mes yeux sur ton passé, ni sur ton passage. Paul a posé des fleurs sur ta tombe vidéo. Paul n'a pas su regarder le moment sublime où tu revis dans l'écran qui est déjà vidé, et qui ne s'est pas vraiment éteint. Ainsi, personne d'autre moi n'a su voir où désormais, brièvement et autrement tu vis ?

J'attends encore la fin de cette piste. Toi, tu as choisi le suicide, moi je te maintiens en vies, en petites vies de secondes répétées dans l'écran qui, lumières tamisées, te forcent à demeurer en face de moi, après les souvenirs. On me croit seul, je suis peinard. Toutes ces années à venir que tu m'as fait perdre, on va les vivre à petites lampées d'écran où monochrome tu résides le temps d'une persistance, que moi je déclenche selon mon bon plaisir. Je te l'ai toujours dit avant, tu ne m'échapperas jamais... Tout s'en va, mais pas toi.

Ton corps maintenant est cette durée nécessaire pour t'éteindre complètement comme écran, et moi, moi, j'ai la télécommande en main. Tu n’aurais jamais dû me faire ça, maintenant, on a plein de petits temps pour y penser.
 

Maintenant, qu'on aurait du temps.

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rédigé par le babel
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jacques 25/04/2014 18:25

Ce n'est pas un poème, ce n'est pas un texte... c'est comme un jardin cet écran, une promenade avec, encore un peu, un moment. Un moment d'une étrange et fausse continuité qui fait vraie, qui continue quand même ce qui ne continue pas. On regarde les images qu'on ne nous décrit pas, ce corps échappé qui fait monter des larmes et remonter le visage de disparus à nous... qu'on ose plus regarder en face, ni même écouter sur de vieilles bandes de répondeur... Juste de l'amour, son fleuve, qu'on ne peut détourner, juste de l'amour un peu fou malgré la plus insupportable des distances, de l'amour qui n'a besoin ni de raison, ni de deuil à faire...

l e b A b e l 25/04/2014 18:45

Merci beaucoup pour ces négations, bien que je revendique la poétique de ce "point de rémanence". Mais vous avez saisi à plein bras la dynamique des lettres et des mots. Il n'est pas fréquent de croiser des gens sachant lire et j'ai le grand bonheur de les lire me donner écho ici. Dont vous, semble-t-il ?

Jean-Marc 16/03/2014 15:20

Ce texte me touche, profondément, je le relis, j'y trouve toujours quelque chose de tendre, de vivant, une sorte d'espérance qui frôle pourtant le désespoir, peut-être l'écriture, son effet, je ne sais pas, mais c'est un texte fort , essentiel, c,est cela, qui cerne l'essence des choses.

l e b A b e l 16/03/2014 22:18

Avec n'importe quel poème…

Jean-Marc 16/03/2014 22:00

Peut-être le ferai-je, oui, peut-être, c'est une belle idée, très belle idée.

l e b A b e l 16/03/2014 20:41

Alors, imprimez-le. Puis posez sur la feuille imprimer des copeaux de bougie blanche. Sur le tout, un linge, un essuie-tout. Et repassez, au fer, pour obtenir une page cirée. Roulez-la en cylindre et faites-en un abat-jour, qui au soir venu, vous donnera sur le mur à relire votre rythme cardiaque.
Sans modération et merci.

emmanuelle grangé 13/03/2014 09:52

je te reconnais là aussi

l e b A b e l 13/03/2014 09:58

Un peu de prose, pour ne pas se répéter. À ta différence, je n'ai décrit ni décor, ni évolution des sentiments : chacun meublera selon ses goûts, et ressentira selon son humeur. Là, je n'ai fourni que le fond sonore et les actions.

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