Samedi 26 mai 2012
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11:50
Madame
l’Existence,
Conformément aux émotions, et,
hasards de la vie, aux convertibles convenances, aux bons sentiments vernis, Nous avons enfumé l’arrière-salle des immeubles aveugles : nos brumes, sur leurs façades, donneront aux
lampadaires une prestance d’arbres à lunes.
Certes, les lunes ne sont pas
encore mûres, et dans ce roncier, seules des étoiles parfois scintillent aux domiciles photovoltaïques. Mais quoi : c’est la vie !
Nous avons pris soin de nourrir
de sépia, d’encre sèche et de lambris, nos palettes de couleur. Dans les haut-parleurs, nous avons caché des crachotements, ainsi que des chuchotements sur le chemin, celui qui coupe en longeant
les silos. Les silos ? Chas entre ces trémies où se tailler la face dans la morsure des bises de l’Est, quand les carcasses rouillées des usines vides ponctuent le chômage sans rien en
vomir.
Si d’aventure, vous, Madame
l’Existence, nous estimiez bien trop fades, bien trop communs, bien trop bon marché pour prétendre orner votre quotidien, vous êtes priée, Madame l’Existence, d’aller pavaner vos prétentions là
où paillettent les divas d’un soir, en quadrichromie — pour être précis —, et de nous laisser écouter le crissement du sable quand passe un accord mineur.
Merci.
Idem, les fûts élancés d’une
forêt, tout habillée de fleurs diaprées, de verdures chamarrées, dansent sous le vent des bouches d’aération : désormais, Marylin Monroe sera brune de la tête au pied, et fine, voire
africainement british, et plus encore, made in Brighton. Sa robe blanche est devenue une tenue changeante, aux couleurs projetées en avant, écouteurs de nacre dans les pavillons auditifs. J’ai
son foulard mauve pour réchauffer mon cou trop pâle. En émissaire, elle va proclamant bien fort que demain le ciel apprendra à mordorer deux yeux rieurs et une bouche à dévorer dix vies, trois
brownies, et une maladie venue d’un génocide rwandais, tout en discourant sur un ultime chanteur si beau.
Madame l’Existence, il est temps
d’aller te rhabiller, ma jadis belle ! La loi de Newton s’impose à tes fruits : tes seins perdent leurs attraits. Ils seraient mamelles, s’ils avaient la générosité du lait. Inutile de
courir après le goût du jour, il est déjà passé.
Essaye pour une fois, notre
saveur.
J’accuse réception de ton
passage, madame l’Existence, comme un merle au bec jaune dans l’ombre bleue des thuyas, comme la braise rouge au revers de mon Syrah, Légion d’honneur viticole, comme le gémissement du vent qui
hulule dans ces ruelles de Carcassonne, où faute de promotion, il ne vient jamais personne, sauf deux ou trois amoureux du silence lorsqu’ils s’enlacent à contre-loi.
J’entends ce silence de rêve me
redire que c’est dans tes bras, Madame l’Existence, que s’élance le bel âge des vingt ans. Mais je n’ai plus vingt ans. Comment te croire quand le futur est de plus en plus réduit et connu, et la
mémoire de plus en plus lourde ?
Vingt ans déjà à en être là, ou
à faire cela ? J’aurais pourtant toujours vingt ans de quelque chose : j’entends la pluie détremper le sous-bock où j’ai noté le souvenir de tous mes vingt ans. Regarde-le, ce
mémento : je le jette dans le fleuve : allez, chante ! « Beau, beau, petit bateau, le passé s’en passe sur l’eau ». Quand il aura délavé mes notes, tu y mettras les tiennes, Madame l’Existence.
Ceci fait, n’oublie pas, de nous
dire si le ventre de la terre est rond comme celui d’une femme qui va accoucher du futur, ou comme un abcès qui va assainir le présent en se crevant.
Mais dis-le-nous entre les
lignes, Madame l’Existence, range tes cuivres et ton décorum d’opérette : le présent est un enfant endormi dans les draps et les langes du souvenir et de l’espoir.
Alors, ne le réveille pas pour
être certaine d’exister à l’entre pleurer.
Madame l’Existence, je
préférerais savoir ton prénom, et le dire après « Madame ».